L'infini

CATMAT / Atelier d’écriture de La Moquette (3 avril 03)


La nature humaine



On me souffle en question : « la Nature Humaine »… et les mots me fredonnent des fredaines, envie d’anecdotes, instantanés de vie contre concept grandiloquents de grandes gens savants à bedaines, coincés, engoncés dans leurs idées rigides comme des baleines.
L’humanité de celui qui pista, tua puis mourut de la traque à l’animal gigantesque ; le complexe de Moby Dyck indique la faim, les moyens de cette fin, la fin des moyens et tout ce qui justifie l’une et les autres, et vice versa. Point.
Le goût pour le mâle au combat : par essence ou par nécessité ? Et me voilà qui justement emphatise moi qui disait que, moi qui disait non.
Le plaisir d’évoquer l’humanité de celui qui dépista la baleine aux yeux bleus entre les vagues langoureuses, orageuses de la langue anglaise pour nous offrir en français cette lutte de la Nature à l’Homme et vice versa (-re).
Je parle de Giono, Jean, coincé avec une cheville cassée dans la Montagne de Lure, désert de caillasses et de lavandes, Haute Provence, avant guerre, la grande 2ème.
Immobilisé, donc, il emmène à lui ses amis, écrivains, peintres, groupe militant pacifiste hérité du gâchis, dégoût, saloperie absurdité de la grande 1ère.
Le goût du pouvoir, le garder, l’agrandir, un jeu d’échec de territoire, vrai mouroir pour les petits ; un Chemin des Dames pour des hommes en déroute : pas d’doute c’est la dernière !
Plutôt ramper dira magnifiquement : Céline, et le fera.
Bref, le village du Contadour, commune de Redortiers, département des Basses Alpes (à l’époque) connu son heure de gloire à la fin des années 30.
6 à 7 familles à tout casser, un seigneur hégémonique qui sa vie durant use et abuse pour conquérir toutes les terres du paysage et dont la mère batifole quelque peu avec le dit Giono, des incestes à la pelle, et autres activités de bout du monde.
L’écrivain s’en va, la guerre s’en vient.
1943 : un groupe de jeunes résistants parisiens débarque sur le plateau, réception de largages, ravitaillement pour les réseaux du sud-est, les avions alliés font du rase-mottes. Une nuit, le « Serpent d’étoiles » luit de quelques vaches délicatement attachées, posées, détachées. Entre parenthèse : j’ai toujours eu du mal à visualiser ces bestioles en vole.
A peine libérés, les bovins sont annexés par le tyran du coin. Dans ce pays de transhumance il a décidé de faire souche d’une race nouvelle. Au nom d’un interlude de renommée pacifiste ? Simple action mercantile, lui qui, plus tard, se réclamera haut et fort d’un résistanisme réel ou de pacotille.
Poursuivi par les allemands, mon père à 18 ans vient réclamer la nourriture des combattants. Fusil au visage, il échappe au tir par la rapide manœuvre de Marie, la Belle du Seigneur, si douce à la brute qui lui sert de mari.
Et me voici quelques 40 ans plus tard à sa table en vacance, vieille et jolie dame, vue en cachette de celui qui parfois me fonce dessus en 4x4 au hasard de la montagne odorante, thym, sarriette et lavande sauvage. Je marche longtemps, seule, souvent et je regarde les moutons qui moutonnent.
Mais chaque soir, les cloches sonnent du seul troupeau de vaches de toutes les Alpes de Haute Provence.


Photo : ToTheGallery